
TRAVELLING ...
LA VIE, UN VOYAGE
"La plupart du temps ma vie a été un permanent va-et-vient, je n'ai jamais été capable de m'adapter aux circonstances en restant calme et en acceptant les simples apparences de la réalité."
D'aussi loin que je me souvienne, je me vois dessiner aux côtés de mon père, issu d'une famille d'artistes pleine d'histoires secrètes, qui stimulaient mon imagination et ont guidé ma quête au fil du temps, jusqu'à ce que je découvre qu'il y avait tout un monde en moi.
Les heures passaient, les jours passaient, et j'étais là, plongée dans le dessin, dans la peinture. Étonnamment, quand le moment est venu pour moi de choisir une carrière, peut-être pour m’opposer à l'insistance de mon père qui voyait en moi quelqu'un avec les dons d'un Van Gogh, j'ai choisi l'Architecture. Les études universitaires m'ont éloignée de la peinture et je me suis retrouvée en crise. Ma rencontre avec Clorindo Testa, un grand maître, le travail dans son atelier, m’ont aidée à canaliser mon mal-être de manière créative. À cette époque, j'ai également eu l'occasion de travailler avec un autre maître, Emilio Basaldúa, à la réalisation de décors dans les fantastiques ateliers du théâtre Colón de Buenos Aires.
J'ai obtenu mon diplôme d'architecte avec en fond sonore les cacerolazos, toute une nouvelle génération frappée par une crise politico-économique comme on n’en avait jamais connu. Les jeunes émigraient, j'ai décidé qu'il était temps de prendre mon destin en main et je suis partie peindre à Paris. Une fois arrivée, j’ai fait la connaissance de Geneviève Claise, Denis René et du groupe Madi qui m'a fait découvrir l'univers d'August Herbin, parent éloigné de mon père et artiste reconnu dans le mouvement de l’art abstrait.
Depuis lors, ma vie a pris un nouveau tournant, j'ai reçu une bourse pour étudier les Beaux-Arts à la Parsons School Paris. C’est pendant ces années-là que j'ai rencontré, dans un avion, l'homme qui allait devenir le père de mes enfants. Nous nous sommes d'abord installés à Madrid où j'ai fait un master à l'Université Complutense, puis nous avons déménagé à Barcelone, où j'ai suivi, pendant cinq ans, des cours de calligraphie chinoise avec Tere Vila-Matas, un autre grand maître pour moi. C’est là que deux de mes enfants sont nés. Et pendant ce temps, j'ai fait un master au MACBA.
Le retour à Buenos Aires en 2010 n’a pas été facile pour moi. La ville avait changé, moi aussi. J'ai vécu des moments d'incertitude… comment réintégrer le milieu des premières années de ma vie ? Après le divorce, ma vie a pris une tournure bohème, je me suis installée avec mes enfants dans un appartement ensoleillé dans le quartier de Bajo. Mes enfants appellent ces années « notre époque hippie ». J'ai décidé d'abandonner l'architecture qui nous faisait vivre et de tout miser sur la peinture. C'était des moments difficiles mais je me sentais soutenue par les gens de ce quartier à l’esprit charismatique et généreux. Je me souviens de Lila, la caissière d'une petite épicerie qui me faisait crédit jusqu'à ce qu'un acheteur s'arrête à mon atelier et décide d'acheter un tableau.
C'était un moment magique, je me sentais étrangère dans ma propre ville. Je me souviens de l'air du matin lors des promenades dans la réserve écologique. Une vie méthodique suivant la routine quotidienne, je me mettais à dessiner très tôt le matin en buvant du maté. Après quelques heures de travail en silence, réveiller les enfants pour aller à l'école, puis aller courir, respirer, m'inspirer.
Vers dix heures du matin, de retour à l'atelier, c'est là que je passe l'essentiel de la journée concentrée sur mes projets, enrichis par les cours de philosophie que ma toujours intéresse.
Au moment où les garçons sont entrés dans l’adolescence, j’ai appris que l’appartement que nous aimions tant était à vendre. Déracinée comme la chanson argentine Rasguña las piedras, j'ai changé de quartier pour m’installer à Palermo, la vente de mes œuvres connaissait une bonne période, ce qui m’a renforcé dans mon estime.
Le déménagement avait ses inconvénients, j'avais du mal à m'adapter au quartier, j'ai donc décidé de transformer ma maison en atelier, et rapidement j'ai eu de nombreux élèves, avec lesquels nous avons formé une sorte de grande famille où la création dans tous les domaines est devenue le leitmotiv. Je garde de bons souvenirs de cette époque, des cours de sculpture dans l'atelier de Betina Sor où, en plein confinement, j’ai terminé mon Goya, une sculpture pour laquelle j'ai une affection particulière.
Pendant cet enfermement auquel nous avons été soumis, et lorsque nous avons retrouvé quelques heures de liberté, nous faisions en sorte de sortir le plus possible en plein air avec mes enfants. Après cette période étrange qui nous a pourtant laissé quelques apprentissages, je décide, encore une fois, de repartir.
Une fois de plus, Paris comme destination. Construire, détruire, reconstruire. Faisant fi du calendrier, je décide de miser sur cette énergie vitale qu'on a à vingt ans. Je me suis imposé une constance de fourmi dans le travail, une routine presque monastique, et j'ai laissé le temps faire son œuvre.
Aujourd’hui, je vis à cheval sur deux mondes. Mon enfance m'attend à la campagne, c'est là que je retourne à chaque fois que mon pinceau s'approche de la toile. Ma main esquisse des formes de la nature comme si elle cherchait la liberté dans l'éclat sombre des yeux d'un cerf ou d'un lièvre. Cette liberté que je cherche en moi. La peinture et le dessin ont été les outils les plus puissants pour garde le cap face aux aléas auxquels la vie nous confronte quotidiennement. Ma quête personnelle ne s'arrête pas, les distances ouvrent de nouvelles questions. Je continue de vouloir me reconnaître dans le paysage, de chercher où est ma place.
Je revendique l'importance du travail et de l'effort, j'insiste sur l'éducation, convaincue du fait que le monde est immense et ses possibilités infinies.

